À la baguette
Rédigé par : Yves George le 18 septembre 2008De passage chez mes parents le week-end dernier, j’ai été pris à témoin par mon père indigné. (Il a l’indignation assez facile. Par exemple, il stigmatise les journalistes de la télévision qui mettent un h aspiré devant euro pour éviter d’avoir à faire la liaison. Il les soupçonne (peut-être à juste titre) de ne pas savoir écrire les chiffres et d’ignorer lesquels prennent un s final).
Cette fois c’était en tant que directeur de la rédaction de Régal que j’ai été pris à parti. L’objet de la colère paternelle étant la baguette tradition de son (ex) boulanger préféré. Cet artisan, pour se mettre au goût du jour ou pour pratiquer des tarifs plus rémunérateurs, (je ne sais pas) a abandonné la belle baguette à la croute craquante et à la mie légère, aérée et bien blanche qui accompagnait jusqu’à présent le camembert ou le munster de papa, pour un pain plus tendance, plus dense, plus fin, plus trapu, sans contraste entre croute et mie… Et comble de l’hypocrisie, le mitron a baptisé sa nouvelle production “baguette à l’ancienne”. À en croire mon père (qui n’est pas né de la dernière pluie), sa baguette ne peut pas être “à l’ancienne”. Pas plus que toutes les autres baguettes du monde. Le pain des anciens, celui que son cousin cuisait entre les deux guerres était une boule.
Sur le coup j’ai acquiescé. Ignorant les détails de l’histoire du pain français, je n’avais aucune raison d’ergoter. D’autant que mes souvenirs d’enfant concordaient assez bien avec cette vision des grosses miches que les adultes tranchaient sur leur sein pour faire de bonnes tartines larges et épaisses fort propres à dessiner des moustaches de confiture. J’ai simplement conseillé à papa de changer de fournisseur plutôt que de continuer à s’agacer.
De retour à la rédaction, j’ai tout de même vérifié l’âge de la baguette. Si j’en crois la corporation des boulangers, elle remonterait à 1930. Elle n’a que douze ans de moins que mon père, mais, de son point de vue, cela ne l’autorise pas à être qualifiée d’ancienne.
Les boulangers ont-ils le droit d’accoler à leur production l’épithète “à l’ancienne”? Autre vérification, juridique cette fois: un décret Balladur qui définit les qualités d’un pain artisanal et prévoit dans son article 2 “Peuvent seuls être mis en vente ” vendus sous la dénomination de ‘pain de tradition française”, “pain traditionnel français”, “pain traditionnel de France” ou sous une dénomination contenant ces termes; les pains, quelle que soit leur forme, n’ayant subi aucun traitement de surgélation au cours de leur élaboration, ne contenant aucun additif et résultant de la cuisson d’une pâte” devant être “composéé exclusivement d’un mélange de farines panifiables de blé, d’eau potable et de sel de cuisine” La fermentation doit être obtenue par l’action de levure de panification (Saccharomyces cerevisiae). Les seuls améliorants autorisés sont la farine de fève (2 %), la farine de soja (0,5 %) et la farine de malt de blé (0,3 %).
Mais pas de trace de “baguette à l’ancienne” dans le code civil, le code du commerce ou le code pénal. Je pense qu’ester en justice pour tromperie serait risqué. J’ai confirmé mon conseil et mon père va mettre fin à des décennies de fréquentation de la boulangerie où je passais en rentrant de l’école acheter les deux baguettes nécessaires pour le gouter et où j’étais connu comme le “p’tit Chorche”.


